Archives mensuelles : septembre 2017

CETA: l’abdication

Qu’on se le dise, la France va sauver le climat et défendre les valeurs universelles, si possible avec tambours et trompettes, et applaudissements à l’ONU. Il faut dire que l’abominable Trump joue les parfaits repoussoirs. Face à ses rodomontades guerrières (dont on se gardera d’analyser les prémices concernant le concept de souveraineté, qui rendent le discours bien moins délirant), on aligne les perles sur la défense de cette Terre que nous partageons, sur cette «indépendance dans l’interdépendance» qui nous rappelle que nous sommes tous frères.

Voilà qui ne coûte pas grand-chose. Et qui ne réclame aucun courage car il n’est pas d’ennemi plus confortable que celui que l’on s’invente en toute abstraction.

Mais le surlendemain de cette démonstration de bonnes intentions entrait en vigueur en Europe le traité de libre-échange avec le Canada. Dans l’indifférence générale, le Ceta est mis en place « à titre provisoire », en attendant que les parlements nationaux et quelques parlements régionaux le ratifient.

Il y avait urgence, en effet. Pourquoi s’embarrasser du vote des représentants des nations. D’ailleurs, la Commission voulait faire de ce traité et de tous les traités de libre-échange des traités « «non mixtes», c’est-à-dire relevant de la seule compétence des instances bruxelloises. C’est ce qui arrivera pour les traités avec la Nouvelle- Zélande et l’Australie. Tout cela ne concerne pas les peuples, qui sont trop abrutis pour juger de la bonne marche du commerce. Ils ont le mauvais goût de vouloir préserver leurs paysans, leurs produits, de tenir à leurs normes de santé et de sécurité, de rechigner devant une assiette de veau aux hormones ou de saumon OGM. Et parfois, il prend l’envie à leurs représentants, pourtant bien dressés et parfaitement sélectionnés, de les écouter et de refuser de ratifier un traité. Rien de tel, donc, que la négociation secrète et les décisions non concertées.

C’était d’ailleurs la conviction d’Emmanuel Macron pendant sa campagne présidentielle.

Mais le besoin de dépasser son socle de 24 % lui a inspiré entre les deux tours une idée brillante: mettre en place une commission d’experts indépendants chargée d’évaluer les conséquences du Ceta sur l’environnement et la santé. Notre jeune président connaît son petit Clemenceau illustré: si vous voulez enterrer un problème …

Ladite commission a donc rendu son rapport: entre le tribunal d’arbitrage permettant à des industriels de contester des politiques publiques et les potentielles remises en cause des réglementations en matière de bien -être animal, de sécurité sanitaire ou de propriété intellectuelle du vivant, l’accord, disent les experts, est en totale contradiction avec les ambitions de la France en matière de climat.

Voilà qui ne semble pas perturber notre orateur onusien. Son domaine, ce sont les mots, la pensée complexe. La réalité est trop simple pour lui. Car la réalité, ce sont ces 46 substances dangereuses interdites en France et répandues sur les cultures canadiennes. Ce sont ces dizaines de milliers de tonnes de viande canadienne qui arriveront sur le marché européen environ 30 % moins chères que la viande française car l’agriculture canadienne est entièrement industrialisée, avec traitement des animaux aux anabolisants et aux antibiotiques. La ruine des filières agricoles françaises, envoyées à l’abattoir pour permettre aux grands groupes industriels d’étendre leur emprise, est une réalité simple dont l’évidence devrait nous aveugler. La remise en cause, au nom du commerce, des protections offertes au consommateur selon une conception européenne du bien commun devrait soulever l’indignation.

Ce traité, comme » tous ceux négociés par la Commission européenne ces dernières années en toute discrétion, ne s’intéresse pas aux barrières tarifaires, déjà extrêmement basses, mais aux « barrières non tarifaires », toutes ces normes qui traduisent une vision des rapports sociaux, de l’histoire économique, de la culture industrielle et agricole d’un pays; une vision de l’inscription de l’homme dans son environnement. C’est tout cela que nous abdiquons, ou plutôt que nos gouvernants et nos représentants abdiquent.

 

Mais s’en indigner, faire remarquer à notre président que l’histoire ne jugera pas ses discours mais ses choix politiques, expose aux sarcasmes. La démocratie, c’est très «monde ancien». Il faut « penser printemps » … et penser commerce. Et écouter le ministre Nicolas Hulot déplorer un «processus tellement lancé que, à moins d’un incident diplomatique avec le Canada, ce que nous ne souhaitions pas, c’était difficile»: ..

Bref, le fait accompli permet une fois de plus de s’asseoir sur la volonté des peuples. Mais, promis, la prochaine fois, ce sera différent. D’autres filières seront mortes, d’autres savoir-faire français auront disparu, mais notre président sera salué comme un grand défenseur du climat, un homme résolument soucieux de l’avenir.

L’ennui, avec l’avenir, c’est qu’un jour il advient: il faut alors assumer

Natacha Polony

Le Figaro 23/09/2017